Déployer et financer la télésurveillance en radiothérapie : retour d’expérience de l'ICRB
Déploiement opérationnel, modèle économique, impact clinique : le récit en immersion d'un médecin oncologue-radiothérapeute. Découvrez les bénéfices concrets d'un suivi proactif et les clés d'une réorganisation des soins centrée sur le patient.
April 15, 2026
7 minutes
Longtemps rythmée par des visites quasi-quotidiennes pour la réalisation technique des séances, la prise en charge en radiothérapie fait aujourd'hui face à une révolution : la généralisation des schémas de traitement hypofractionnés [1][2]. En réduisant drastiquement le nombre de séances, les patients retournent à leur domicile plus rapidement, créant un nouveau défi : sécuriser la période où le patient se retrouve "hors les murs" de l’établissement, souvent au moment même où surviennent les toxicités aiguës.
Dans un contexte de files actives croissantes et de ressources médicales limitées, la télésurveillance s'impose comme une levier pour assurer une meilleure continuité du parcours entre les consultations. En permettant une remontée d'informations continue, ciblée et standardisée, elle offre aux équipes soignantes une vision au plus proche du vécu du patient et la possibilité de passer d'une gestion réactive de l'urgence à une vigilance proactive.
Le Dr Jérôme Chamois, Médecin Oncologue-Radiothérapeute et Dirigeant de l’Institut de Cancérologie et Radiothérapie Bretillien (ICRB), nous livre son éclairage sur les enjeux pratiques, la structuration des équipes (IPA, manipulateurs) et les leviers de financement nécessaires pour intégrer cet outil de façon pérenne. Cette interview est extraite de notre conférence « Télésurveillance en radiothérapie : un levier organisationnel, économique et scientifique ».
Concrètement, face à l'augmentation des files actives, quel est l’impact de la télésurveillance sur l'organisation de la consultation hebdomadaire ?
Aujourd'hui, avec la consultation hebdomadaire réglementaire en radiothérapie, nous nous rendons compte que nous ne voyons pas forcément les patients au bon moment. Certains développent des toxicités en dehors du créneau où nous les voyons, en particulier les patients fragiles ou complexes. D'autres méritent plus de temps que la moyenne.
Le recueil préalable de données via la télésurveillance permet d'affiner et de personnaliser la consultation. Nous disposons d'une donnée médicale passée par un premier filtre. Cela permet de faire d'emblée un focus sur ce qui est important pour le patient, ou sur d'autres symptômes détectés qu'il n'aurait pas forcément perçus lui-même. Cela renforce donc la qualité du suivi du patient.
On entend souvent la crainte qu'une interface digitale puisse déshumaniser le soin ou éloigner le patient de son médecin. Qu'observez-vous en pratique concernant la relation avec les patients et la charge de travail de vos équipes ?
L'expérience montre plutôt l'inverse. Le patient se sent finalement plus entouré. Au-delà des études sur la qualité de vie, nous percevons que les patients ressentent un lien renforcé avec l'équipe médicale et une sécurité accrue.
Enfin, lors de la consultation hebdomadaire, nous constatons (au niveau médical, des assistantes ou des secrétariats) beaucoup moins d'interruptions de tâches liées aux remontées d'informations des patients. Le dispositif permet de flécher ces informations dans un cadre sécurisé, garantissant que la bonne information parvienne à la bonne personne. Cela permet d'optimiser et de bien réaffecter nos ressources.
Une réflexion majeure émerge dans la profession pour déléguer cette télésurveillance aux manipulateurs. Quel est votre regard sur cette évolution, notamment face à la pénurie actuelle de ces professionnels ?
En tant que radiothérapeutes, lorsque nous entendons parler de nouvelles missions pour les manipulateurs, un "warning" s'allume concernant la pénurie actuelle. Il y a un effet ciseau entre le manque de formation et l'augmentation des besoins. Cependant, l'association des manipulateurs a travaillé en collaboration avec la SFRO pour démontrer que la diversification des tâches est un levier puissant d'attractivité. Ouvrir de nouveaux horizons valorise la profession. L'évolution vers des pratiques de type "pratiques avancées", même si elles ne sont pas encore formellement autorisées pour les manipulateurs, est probablement un levier d'attrait pour ces professions en radiothérapie.
Pourriez-vous nous décrire comment s'organise concrètement le déploiement de la télésurveillance à l'ICRB aujourd'hui et l'inclusion des patients ?
Nous avons environ trois ans de recul. Nous avons construit ce parcours progressivement, avec pour objectif initial de renforcer la qualité de prise en charge, le dépistage des symptômes et des effets secondaires des patients repérés comme étant les plus fragiles.
C'est au moment de la première consultation ou de manière plus large d'une consultation de mise en traitement que les patients sont identifiés. Le médecin repère des risques ou fragilités liés au traitement qui va être mis en place et demande un suivi digital de type télésurveillance. L'assistante médicale dirige alors le patient vers la consultation de l’IPA (Infirmière en Pratique Avancée), car c'est un pôle IPA qui est responsable de la mise en place de la télésurveillance dans notre centre. Cette consultation est très importante : outre le fait qu'il va y avoir un certain nombre d'éléments de dépistage et d'évaluation complémentaire, c’est un temps pour la pédagogie. Il ne s'agit pas juste d'installer une application, mais de sensibiliser le patient à son utilité pour l’impliquer et qu'il devienne acteur de son soin. C'est grâce à la sélection des patients et à cette pédagogie que nous avons un taux de réponse aux questionnaires d’environ 90 % sur l’année 2025 [3].
Une fois le patient inclus, comment se structure le recueil des données et le traitement quotidien des alertes par vos équipes ?
Nous utilisons des questionnaires spécifiques, lorsqu’ils existent, pour cibler les besoins du patient avec les questions qui lui sont posées. En complément, les champs de texte libre permettent de remonter et **prendre en compte certaines demandes qui n'ont pas forcément été anticipées par le dispositif.
Nous paramétrons la fréquence des envois selon la situation du patient et pouvons mettre fin à la télésurveillance lorsque nous estimons que cela n'est plus nécessaire ou que le patient n'en a plus besoin.
Concernant l’appétence numérique, il est possible de s’appuyer sur les aidants, notamment pour les personnes âgées qui viennent parfois avec un enfant pouvant les aider à remplir leur questionnaire. Cela renforce le lien patient-aidant et assure un meilleur remplissage.
Ensuite, les IPA recueillent les alertes générées par le système de télésurveillance. Toute conduite à tenir (appel, prise en charge particulière) fait l'objet d'une remontée aux médecins via un système interne de tâches, d’une demande d'arbitrage ou d’une consultation si nécessaire. Il faut bien mesurer que derrière l'outil, il y a des ressources humaines pour traiter l'information et réagir avec des mesures appropriées.
Cela permet de diminuer le nombre de consultations programmées pour les patients qui vont bien et n’en n’ont pas forcément besoin, et à l'inverse, de faire un focus médical sur ceux plus fragiles, plus en demande ou plus à risque.
En termes de déploiement, nous avons inclus environ 800 patients depuis le début sur nos deux sites à Saint-Grégoire et à Saint-Malo, avec une file active d'environ 500 patients en 2025 [3].
Dans un établissement de soins privé comme l'ICRB, l'équilibre économique est crucial. Comment financer ce temps soignant dédié à la télésurveillance et quel est le modèle économique sous-jacent ?
La télésurveillance a désormais un cadre de financement et est entrée dans le droit commun : c'est un dispositif médical remboursé par la Sécurité Sociale via des forfaits. Ces revenus générés dépendent du nombre de patients inclus en fonction d’une certaine durée. Ils permettent de financer les ressources humaines, avec une expertise et une compétence, allouées à la gestion de l'information et la prise en charge des patients. Actuellement, il faut environ 170 patients pour financer un Équivalent Temps Plein (ETP) infirmier (estimation variable selon le profil : IDE, IPA, ancienneté, …).
Il y a aussi des bénéfices "indirects". En déchargeant la ressource médicale coûteuse de certaines tâches grâce à l'expertise IPA, nous pouvons l'allouer ailleurs. De même, la diminution du nombre d'appels aux secrétariats permet de réaffecter les assistantes à d'autres missions. C'est plus difficile à évaluer financièrement, mais cela structure une réponse qui était auparavant diluée sur différents différents corps de métier.
Qu'en est-il de la prise en charge spécifique pour les patients traités par radiothérapie exclusive ?
La radiothérapie exclusive n'est pas encore couverte. Cela n'empêche pas, si nous estimons qu'un patient doit pouvoir en bénéficier, de lui proposer. Aujourd'hui, les parcours de soins sont assez complexes et la grande majorité des patients en radiothérapie bénéficient également, à un moment ou un autre de leur parcours de soins, d'un traitement médical.
La télésurveillance peut effectivement être remboursée pour la radiothérapie à condition que celle-ci soit séquentielle ou concomitante d'un traitement médical. Elle a un intérêt notamment pour les patients avec des hormonothérapies intensifiées de nouvelles générations, mais aussi hors radiothérapie pour les thérapies orales qui peuvent être génératrices de toxicités. Or, pour ces traitements, les patients ne sont pas forcément vus en hôpital de jour. L'hôpital de jour permet habituellement de les voir régulièrement pour adresser ces toxicités.
Au-delà de l’équilibre financier, quels sont les bénéfices directs de ce dispositif pour les patients et pour le centre de radiothérapie ?
L'intérêt premier est d'apporter de la qualité de soins. Nous constatons que les patients communiquent entre eux et commencent à être sensibles au fait que certains centres proposent ou non la télésurveillance : ceux qui ne sont pas télésurveillés demandent "Pourquoi pas moi ?". C'est le sens de l'histoire : les outils digitaux et les PROs répondent à un besoin réel. Ils vont donc être amenés à se développer si leur mise en place est réalisable et qu’elle prouve ses bénéfices.
Dans tous les centres de radiothérapie, certains patients sont plus éloignés que d'autres. La télésurveillance crée du lien sous forme de “filet de sécurité” avec ces derniers qui ont parfois plus de difficulté à se déplacer. En résulte par conséquent une meilleure équité de prise en charge. Dépister précocement les symptômes réduit les grades élevés et les risques d'hospitalisation.
J’ai également pu observer l'intérêt croissant des tutelles (Agence Régionale de Santé - ARS par exemple) pour l'intégration du numérique dans la prise en charge des patients. C'est un sujet porteur que ces organismes veulent soutenir et promouvoir. Notre pôle IPA a eu plusieurs occasions de participer à des dispositifs de réflexions autour de ce type d'outils. Leur déploiement soulève beaucoup d'interrogations mais crée aussi des liens avec les autres équipes qui souhaitent pouvoir échanger à ce propos.
Quelles perspectives l'accumulation de ces données de vie réelle ouvre-t-elle à plus grande échelle ?
Considérant la file active de patients traités dans tous les centres de France, les PROs représentent une opportunité d'enregistrement de données (données de vies réelles, qualité de vie, effets secondaires, etc.) de qualité prospective bien meilleure que tout ce que nous connaissons, que ce soit d’enregistrements rétrospectifs ou d’essais thérapeutiques. Si le recueil de données via ces outils se structure, le potentiel de ces données rapportées par le patient dans un dispositif sécuritaire va être extrêmement important.
Pour conclure, quels sont selon votre expérience, les facteurs clés de succès de mise en place d'un projet de télésurveillance ?
Premièrement, ce doit être un projet collectif et médical. S'il est imposé par une direction, sans adhésion des médecins, cela ne fonctionnera pas. Deuxièmement, il faut établir un périmètre initial clair et s'y tenir. La montée en charge sera peut-être plus lente mais plus progressive et plus robuste.
Troisièmement, il est essentiel d'appliquer une méthodologie de projet avec des retours d’expérience, des points d'étape et des ajustements. Quatrièmement, il faut avoir des référents experts (IDE, IDEC) formés et à l'aise avec l'outil pour gérer l'information en background.
Pour poursuivre la réflexion, nous vous invitions à consulter notre livre blanc dédié à la télésurveillance en radiothérapie.
Sources
[1] Haviland, Joanne S et al. 2013. The UK Standardisation of Breast Radiotherapy (START) trials of radiotherapy hypofractionation for treatment of early breast cancer: 10-year follow-up results of two randomised controlled trials. The Lancet Oncology, Volume 14, Issue 11, 1086 - 1094 doi:10.1016/S1470-2045(13)70386-3
[2] Murray Brunt, AdrianAlhasso, Abdulla et al. 2020. Hypofractionated breast radiotherapy for 1 week versus 3 weeks (FAST-Forward): 5-year efficacy and late normal tissue effects results from a multicentre, non-inferiority, randomised, phase 3 trial. The Lancet, Volume 395, Issue 10237, 1613 - 1626
[3] Données basées sur les retours de l’Institut de Cancérologie et Radiothérapie Bretillien et des enquêtes de satisfaction envoyées aux patients par Resilience Care — mises à jour 02/2026



