Télésurveillance : de l'exception au standard. Comment la donnée transforme l'organisation hospitalière et l'économie du soin ?
À l’occasion de SantExpo 2026, Resilience Care a réuni experts, institutionnels et acteurs de terrain lors d’une Agora stratégique. L'objectif : analyser comment la télésurveillance, autrefois perçue comme une innovation de niche, redéfinit désormais les contours de l'hôpital moderne. Retour sur les messages clés d'une transformation qui ne documente plus seulement le soin, mais le structure.
June 1, 2026
5 mins
Sur la scène de SantExpo 2026, où se croisent chaque année les acteurs qui façonnent le système de santé de demain, la télésurveillance s'est imposée comme l'un des sujets structurants. Une présence cohérente avec le thème de cette édition : « L'excellence en santé : un engagement pour toutes les générations ».
Pour en débattre, Dr Charles Ferté, Chief Medical & Patient Experience Officer de Resilience Care, a réuni autour de lui trois regards complémentaires :
- Pénélope Lacombe, infirmière de coordination en onco-hématologie à l'Hôpital Privé d'Antony (Ramsay Santé),
- Mathieu Grajoszex, PharmD, Président du Digital Médical Hub,
- Gregory Bourdarot, VP Operations de Resilience Care.
Leur ambition commune : prendre la mesure d'une transformation amorcée il y a quatre ans, et identifier ce qui en conditionne aujourd'hui l'ancrage durable.
En 2022, l'inscription de la télésurveillance dans le droit commun posait les premières pierres d'un édifice ambitieux. Quatre ans plus tard, le constat partagé à SantExpo est sans appel : la télésurveillance n'est plus une promesse, c'est une réalité clinique qui s'installe durablement. Le cadre réglementaire s'est stabilisé, les remboursements sont effectifs dans plusieurs aires thérapeutiques majeures (oncologie, insuffisance cardiaque, diabète, …), et les opérateurs agréés se multiplient.
Pourtant, une fracture subsiste entre les établissements. Certains ont transformé leur organisation, d'autres peinent encore à franchir le pas. La question n'est plus de savoir si le modèle est pérenne, mais quel est le coût — humain pour les équipes et les patients, organisationnel pour les établissements — de ne pas l'utiliser.
Au-delà des bénéfices documentés, ce que cette transformation appelle, c'est un changement de regard : la télésurveillance ne vient pas améliorer l'existant, elle construit un nouveau standard de soins.
Du pilote à la routine : les conditions du passage à l'échelle de la télésurveillance
Une transformation profonde des pratiques
La télésurveillance ne constitue pas un dispositif supplémentaire qui viendrait s'ajouter aux pratiques existantes. Elle relève d'une réorganisation du parcours, pensée pour fluidifier les pratiques et optimiser le temps médical et paramédical.
C'est précisément parce qu'elle constitue un nouveau modèle, et non une amélioration à la marge, qu'elle a nécessité la construction d'un cadre dédié. Les premières expérimentations de télésurveillance, déployées avant la mise en place des forfaits, l'illustrent : sans modèle économique soutenable ni reconnaissance institutionnelle, les usages restaient confidentiels. L'inscription dans le droit commun, l'arrivée des forfaits technique et opérateur, et l'évolution du cadre réglementaire ont permis de poser les fondations d'un standard reproductible et finançable.
« Les premiers déploiements de télésurveillance se sont heurtés à une équation économique défavorable : pas de modèle de valorisation pour l'établissement, et une charge soignante supplémentaire mal reconnue. L'arrivée du forfait opérateur a changé la donne en redonnant de la cohérence économique au modèle. », Mathieu Grajoszex — Président de Digital Médical Hub
Lever les a priori qui freinent encore l'adoption
Si la télésurveillance peine encore à se généraliser dans certains établissements, c'est souvent parce qu'elle se heurte à des perceptions héritées d'un autre modèle. Trois a priori peuvent être soulevés :
- La télésurveillance générerait plus de soins et plus de temps passé par patient. Les retours du terrain suggèrent l'inverse. Une télésurveillance efficace, en automatisant la surveillance passive et en pré-triant les alertes, permet de concentrer le temps soignant sur les patients qui en ont le plus besoin, au bon moment.
- L'organisation serait plus complexe à mettre en place. Là encore, la réalité est plus nuancée : une fois la conduite du changement orchestrée et la transversalité installée entre équipes, l’organisation se planifie, se structure et devient plus lisible. La complexité initiale est celle de l'apprentissage, pas celle du modèle cible.
- La télésurveillance entraînerait une perte de recettes pour l'établissement, en déplaçant au domicile une partie du suivi qui se faisait jusque-là en consultation, en hospitalisation de jour ou via des appels téléphoniques, elle réduirait les volumes d'actes hospitaliers valorisés par la tarification à l'activité. Or, les forfaits technique et opérateur structurent désormais le modèle économique et permettent de valoriser l'activité de télésurveillance pour les établissements.
Favoriser un déploiement efficace sur le terrain
Au-delà de ces arguments structurels, ce sont les retours des établissements pionniers qui éclairent le mieux les conditions concrètes d'un déploiement réussi.
L'expérience de l'Hôpital Privé d'Antony (Ramsay Santé) illustre concrètement ce qu'implique l'ancrage de la télésurveillance dans la routine en oncologie. Déployé depuis bientôt quatre ans et démarré sur les phases inter-cures, le dispositif s'est progressivement étendu jusqu'à un suivi hebdomadaire couvrant l'ensemble du parcours : avant, entre et après les cures. Cette amplitude n'a pas été atteinte d'emblée : elle est le fruit d'un déploiement structuré, d'ajustements continus et d'une co-construction entre les équipes de terrain et celles de Resilience Care.
Plusieurs piliers ont conditionné cette réussite :
- Un portage médical fort : un projet qui ne vient pas du terrain ou qui n'est pas soutenu par les leaders cliniques est voué à l'échec. La légitimité médicale est le premier moteur de l'adhésion.
- L'implication précoce des équipes soignantes : co-construire les protocoles permet de s'assurer que l'outil s'insère naturellement dans le flux de travail réel, plutôt que de transformer la télésurveillance en charge supplémentaire.
- La structuration du projet et l'accompagnement au changement : déployer une solution ne suffit pas, il faut orchestrer la transition. Cela passe par une conception de projet rigoureuse, des sessions de formation adaptées (initiales et continues), et un accompagnement de proximité, particulièrement soutenu dans les premiers mois.
- Un cadrage clair du périmètre du dispositif : la télésurveillance n'est pas un outil d'urgence, et son positionnement doit être explicité aux équipes comme aux patients dès la phase d'inclusion. Ce cadrage rassure les professionnels sur leurs responsabilités et permet aux patients de s'approprier l'outil sans confusion sur son usage.
- Le pilotage par la donnée : suivre des indicateurs clairs — taux d'inclusion, alertes traitées, satisfaction patient — permet de démontrer la valeur ajoutée concrète du dispositif et d'ajuster en continu son intégration dans les pratiques.
À ces piliers s'ajoute la question de l'interopérabilité. La donnée recueillie par la télésurveillance n'a de valeur que si elle circule. L'intégration au Système d'Information Hospitalier (SIH), la communication avec le Dossier Patient Informatisé (DPI) et l'alimentation du Dossier Médical Partagé (DMP) restent des chantiers en cours pour beaucoup d'établissements. La standardisation progresse, mais l'hétérogénéité des systèmes constitue encore un frein à lever pour fluidifier le quotidien soignant.
« Ce qui a fait la différence chez nous, c'est l'accompagnement de Resilience Care semaine après semaine : des feedbacks réguliers, une personnalisation des questionnaires avec les équipes médicales, et des ajustements continus. La télésurveillance ne s'installe pas seule — elle se co-construit. », Pénélope Lacombe — IDEC, Hôpital Privé d'Antony (Ramsay Santé)
La donnée au cœur de la décision clinique : un quotidien soignant repositionné
À chaque nouvel outil déployé dans les services hospitaliers, une question demeure : que change-t-il concrètement pour les équipes soignantes ?
La télésurveillance ne fait pas exception et soulève des interrogations quant à la charge de travail générée. Pourtant, la donnée générée par ce nouveau mode de suivi est actionnable en routine clinique et peut représenter un levier d’optimisation des ressources et de qualité des soins.
Affiner le suivi clinique au plus près du vécu des patients
C'est sans doute là que se loge l'apport le plus structurant de la télésurveillance pour la routine clinique : rendre visible ce qui ne l'était pas. Certains patients ne signalent pas leurs symptômes par peur de « déranger ». D’autres peuvent sous-estimer l'importance d'un signe clinique ou ne pas prendre l'initiative d'un appel. Cette « majorité silencieuse », longtemps invisible aux équipes, devient identifiable grâce aux questionnaires renseignés par les patients et au déclenchement automatique d'alertes.
Focaliser le soignant sur la haute valeur ajoutée
En automatisant la surveillance passive (via des questionnaires envoyés automatiquement et un pré-tri réalisé par les algorithmes), la télésurveillance permet une priorisation intelligente et focalise les interventions.
- Qui appeler en priorité ? Le tableau de bord devient une boussole qui oriente les soins vers les patients les plus fragiles.
- Qualité de vie au travail : la réorganisation de la gestion des crises et des urgences peut avoir un impact sur la charge cognitive et l'épuisement des équipes.
« Avant la mise en place de la télésurveillance, l'infirmière de programmation appelait jusqu'à 50 patients par jour pour les interroger sur leur état avant la cure. Aujourd'hui, les patients répondent 48h avant via l'application ou peuvent déclencher eux-mêmes un questionnaire. Nous nous concentrons sur ceux qui en ont vraiment besoin. », Pénélope Lacombe — IDEC, Hôpital Privé d'Antony (Ramsay Santé)
Une transformation organisationnelle et une économie du soin
Un modèle économique qui ne se réduit pas aux forfaits
L'argument économique de la télésurveillance s'est longtemps construit autour de deux piliers : la valorisation des forfaits (technique et opérateur) et les hospitalisations évitées*. Ces deux dimensions sont essentielles, mais ne suffisent pas à rendre compte de l'équation économique réelle, qui se lit en réalité à deux échelles — celle de l'établissement et celle du système de soins — et selon deux temporalités : l'instantané de la prise en charge et la transformation plus profonde du modèle de soin.
Au-delà de ces dispositifs financiers, un autre effet est désormais observable dans plusieurs spécialités : l'effet d’attractivité. Un service qui propose une télésurveillance structurée valorise son image d'innovation et la qualité de prise en charge proposée, ce qui peut contribuer à renforcer son rayonnement auprès des patients.
La valorisation de l’activité et cet impact sur l’image du centre inversent progressivement la logique de calcul. La question n'est plus « combien la télésurveillance va-t-elle coûter à mon établissement ? » mais « combien va coûter le fait de ne pas la proposer ? ».
À ces leviers s'ajoute un effet plus indirect : la télésurveillance, en rendant visible en amont l'état des patients, permet d'anticiper et de mieux planifier les soins. Cette anticipation peut se traduire par une organisation plus rationnelle des hospitalisations de jour et une prise en charge mieux construite — autant d'éléments qui contribuent à l'équation économique globale du parcours.
Conduire le changement : un défi honnête, un savoir-faire d'accompagnement
L’adoption d’un dispositif comme la télésurveillance ne se fait pas sans temps d'adaptation. Pour les équipes qui ont connu l'avant, le changement de pratique est significatif. Pour les patients suivis depuis longtemps autrement, l'usage d'une application demande lui aussi un apprentissage. C'est précisément pour cette raison que l'accompagnement humain reste indissociable du déploiement technique.
L'expérience de terrain montre que la télésurveillance s'inscrit d'autant mieux dans le parcours qu'elle est présentée au patient comme un élément constitutif de sa prise en charge puisque prescrit par son médecin — au même titre qu'une prise de sang ou qu'un examen d'imagerie — et non comme un outil supplémentaire. Ce positionnement, posé dès l'inclusion, conditionne l'engagement du patient dans la durée.
Il serait illusoire de prétendre que la transformation se fait sans heurts. Les organisations hospitalières peinent à se transformer, quelles que soient les raisons qu'elles ont de le faire. Les résistances ne sont pas irrationnelles : elles signalent souvent une crainte légitime de voir la technologie déshumaniser le soin, surcharger les plannings, ou désorganiser des équilibres construits patiemment.
Le véritable défi tient moins à l'outil qu'à la transversalité qu'il impose. Un projet de télésurveillance mobilise les soignants, la direction médicale, la DSI, les cadres, parfois la pharmacie hospitalière. Orchestrer cette transversalité, c'est précisément le savoir-faire qu'un opérateur de télésurveillance doit apporter, en complément de sa solution technique. C'est aussi pour cette raison que les déploiements réussis sont ceux où des « champions » de terrain — médecins référents, cadres, IDEC — ont porté le projet aux côtés de l'opérateur.
À cet enjeu de transversalité s'ajoute une tension structurelle : chaque service développe ses propres usages de la télésurveillance, ses propres parcours et ses propres réflexes cliniques. Le rôle de l'opérateur est alors double : harmoniser les pratiques avec la rigueur que requiert un dispositif médical remboursé, tout en s'adaptant aux spécificités organisationnelles de chaque établissement.
« Chaque établissement a son équilibre, ses pratiques, ses parcours. Notre rôle, en tant qu'opérateur, c'est de déployer la télésurveillance sans casser cet équilibre — en harmonisant ce qui doit l'être pour respecter le cadre réglementaire, tout en respectant la singularité de chaque organisation. La collégialité et la transversalité sont les clés de cette adaptation. », Gregory Bourdarot — VP Operations de Resilience Care.
Au terme de ces échanges, un constat partagé s'impose : si la télésurveillance est devenue un standard de soins aujourd’hui, son déploiement à large échelle n'est qu'une étape. Trois horizons en prolongent déjà la trajectoire : un phénotypage plus fin pour anticiper la prise en charge de chaque patient, l'éducation thérapeutique et l'auto-surveillance pour renforcer l'autonomie des patients, et l'exploitation des données longitudinales — désormais accessibles à une granularité inédite — pour faire progresser la recherche clinique et l'aide à la décision médicale. Autant de pistes qui dessinent une médecine plus personnalisée, où la donnée devient l'allié de l'humain, au service du soin comme de la recherche.
Retrouvez prochainement l'intégralité des échanges de l'Agora Santexpo 2026 en vidéo sur notre blog.
* En oncologie, la télésurveillance permet une réduction de 17 à 28% de recours aux urgences & hospitalisations non programmées [1-4]



